vendredi 22 décembre 2017

Suspendue



Hélène pivotait   sur elle-même. Parfaitement horizontale. Le dos tourné vers le sol, la tête rejetée en arrière, elle avait cessé de vouloir contracter les muscles de sa nuque ou de rabattre son menton vers sa poitrine. Elle se laissait aller à une ivresse étrange qui lui rappelait son enfance quand elle s'amusait à tourbillonner sur elle-même, soulevant sa robe d'été, puis s'effondrant sur le sol et voyant celui-ci prendre la place du ciel.  Soixante degrés vers la gauche. Approximativement. Puis soixante degrés vers la droite pour revenir en place. A gauche, à nouveau, le mouvement avait quelque chose d'hypnotique. Son esprit commençait à vagabonder.
Elle essayait de se remémorer la pièce, telle qu'elle avait pu l'entrevoir avant qu'on lui bande les yeux. Il y avait une porte au fond de la pièce par laquelle elle était entrée, tenue en laisse par Hadrien, des murs de pierre nue avec des fenêtres élevées et étroites, terminées en ogive. Des torches étaient fixées au mur par des anneaux de fer. Elle n'avait pas pu s'empêcher de sourire, les images de la Belle et la Bête lui étaient revenues en mémoire.
Le quatrième côté était semi-circulaire, Nous sommes dans une chapelle avait-elle pensé, et ces cordes pendent à la croisée du transept, juste là où devrait se trouver l'autel.
Sur un geste d'Hadrien elle défit l'agrafe qui retenait sa cape. Le tissu glissa à ses pieds. A part le collier auquel était passé la laisse, elle portait un harnais de cuir noir et des cuissardes assorties. Et bien sûr les fameux escarpins qui plaisaient tant à son maître.
Des effluves d'encens, mêlés de musc et de benjoin, "ayant l'expansion des choses infinies" pensa-t-elle quand elle les reconnut montaient de différents brûle-parfums. Ils avaient le don de la détendre et pour un temps elle oublia les cordes qui lui entouraient le pubis et pour tout dire la tiraillaient. D'ici un jour probablement elle allait être réglée et les liens complexes et serrés qui parcouraient son ventre, l'enserrant et le pressant ne faisaient qu'ajouter à ses maux habituels.
Elle mit un peu de temps  à reconnaître la musique qui semblait sourdre des murs. Un étrange chœur  de voix d'anges (des enfants ? des castrats ? quelques-uns de ces très rares haut-contres que les opéras se disputaient ) qui donnaient étonnamment une impression de tristesse et de soleil couchant. Elle reconnut enfin le Miserere d'Allegri et se dit que décidément Hadrien commençait à bien la connaître. Ce psaume  clôturait au Vatican l'Office des Ténèbres du Jeudi Saint et à chaque fin de verset, un acolyte éteignait un cierge  plongeant peu à peu la Basilique Saint-Pierre dans le noir. Hélène se demandait s'il en irait de même ici et si elle jouirait dans l'obscurité totale, débarrassée de son bandeau mais plongée dans dans une nuit plus profonde encore.
Elle entendit des pas se rapprocher, elle distingua nettement le bruit de talons qui claquaient sur le sol entourant le son plus lourd de bottines ou de richelieus. Une femme et deux hommes, peut-être trois. Ainsi, elle ne serait pas simplement offerte mais également partagée, consommée tel un mets de choix par cette assemblée de convives réunis par son maître. Il y aurait un festin et elle en serait le mets de choix. Elle pensa à ses histoires affreuses que ses parents lui racontaient à la veillée de missionnaires dévorés par les cannibales, de religieuses subissant les derniers outrages (on savait rester prude dans l'évocation dans la famille). Son esprit s'emballa. D'autres images lui revinrent en tête, ces foules innombrables de jeunes filles sacrifiées tout au long de l'histoire, pour se concilier les vents, les dieux , les présages, assurer de bonnes récoltes ou hâter la fin de l'hiver. D'Andromède liée à son rocher aux jeunes filles qu'Athènes livrait chaque année au Minotaure, elle ne serait que la dernière victime en date de cette liste de sacrifiées. Hadrien voulait-il sa mort ? non mais il voulait son plaisir avant tout et elle avait promis d'être ce qu'il ordonnait qu'elle fût..Y compris un cadavre ? Irait-il jusque là ?  

Une première main la toucha....