jeudi 15 juin 2017

Amers

Mes dents sont pures sous ta langue. Tu pèses sur mon cœur et gouverne mes membres. Maître du lit, ô mon amour, comme le Maître du Navire. Douce la barre à la pression du Maître, douce la vague en sa puissance. Et c’est une autre, en moi, qui geint avec le gréement…Une même vague par le monde, une même vague jusqu’à nous, au très lointain du monde et de son âge…Et tant de houle, et de partout qui monte et fraye jusqu’à nous… [...]« Tu es là, mon amour et je n’ai lieu qu’en toi. J’élèverai vers toi la source de mon être, et j’ouvrirai ma nuit de femme, plus claire que ta nuit d’homme ; et la grandeur de moi t’enseignera peut-être la grâce d’être aimé. Licence alors aux jeux du corps ! offrande, offrande, et faveur d’être ! la nuit t’ouvre une femme : son corps, ses havres, son rivage ; et sa nuit antérieure où gît toute mémoire. L’amour en fasse son repaire !
«  … Etroite ma tête entre tes mains, étroit mon front cerclé de fer. Et mon visage à consommer comme fruit d’outre-mer : la mangue ovale et jaune, rose feu, que les coureurs d’Asie sur les dalles d’empire déposent un soir, avant minuit, au pied du Trône taciturne…
Ta langue est dans ma bouche comme sauvagerie de mer, le goût de cuivre est dans ma bouche. Et notre nourriture dans la nuit n’est point nourriture de ténèbres, ni notre breuvage, dans la nuit, n’est boisson de citerne.
«  Tu resserreras l’étreinte de tes mains à mes poignets d’amante, et mes poignets seront, entre tes mains, comme poignets d’athlète sous leur bande de cuir. Tu porteras mes bras noués au-delà de mon front ; et nous joindrons aussi nos fronts, comme pour l’accomplissement ensemble de grandes choses sur l’arène, de grandes choses en vue de mer, et je serai moi même ta foule sur l’arène…. [...]« Le faucon du désir tire sur ses liens de cuir. L’amour aux sourcils joints se courbe sur sa proie.
« Submersion ! Soumission ! Que le plaisir sacré t’inonde, sa demeure ! Et la jubilation très forte est dans la chair et de la chair dans l’âme est l’aiguillon. 


Saint-John Perse (1887-1975) , Amers 

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